Monday, January 6, 2014

À la mère de famille

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Paris, rue du Faubourg Montmartre, 2009 

Un petit clin d'oeil à Vagabonde.

Poème de Baudelaire relayé par Missive:

Les petites vieilles 
à Victor Hugo 



Dans les plis sinueux des vieilles capitales, 
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements, 
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales, 
Des êtres singuliers, décrépits et charmants. 

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes, 
Eponine ou Laïs! monstres brisés, bossus 
Ou tordus, aimons-les! ce sont encor des âmes. 
Sous des jupons troués et sous de froids tissus 

Ils rampent, flagellés par les bises iniques, 
Frémissant au fracas roulant des omnibus, 
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques, 
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus; 

Ils trottent, tout pareils à des marionnettes; 
Se traînent, comme font les animaux blessés, 
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes 
Où se pend un Démon sans pitié! tout cassés 

Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille, 
Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit; 
Ils ont les yeux divins de la petite fille 
Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit. 
 
- Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles 
Sont presque aussi petits que celui d'un enfant? 
La Mort savante met dans ces bières pareilles 
Un symbole d'un goût bizarre et captivant, 

Et lorsque j'entrevois un fantôme débile 
Traversant de Paris le fourmillant tableau, 
Il me semble toujours que cet être fragile 
S'en va tout doucement vers un nouveau berceau; 

À moins que, méditant sur la géométrie, 
Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords, 
Combien de fois il faut que l'ouvrier varie 
La forme d'une boîte où l'on met tous ces corps. 
  
- Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes, 
Des creusets qu'un métal refroidi pailleta... 
Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes 
Pour celui que l'austère Infortune allaita! 

II 
De Frascati défunt Vestale enamourée; 
Prêtresse de Thalie, hélas! dont le souffleur 
Enterré sait le nom; célèbre Évaporée 
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur, 

Toutes m'enivrent! mais parmi ces êtres frêles 
Il en est qui, faisant de la douleur un miel, 
Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes: 
Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel! 

L'une, par sa patrie au malheur exercée, 
L'autre, que son époux surchargea de douleurs, 
L'autre, par son enfant Madone transpercée, 
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs! 

III 
Ah! que j'en ai suivi de ces petites vieilles! 
Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombant 
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles, 
Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc, 

Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre, 
Dont les soldats parfois inondent nos jardins, 
Et qui, dans ces soirs d'or où l'on se sent revivre, 
Versent quelque héroïsme au coeur des citadins. 

Celle-là, droite encor, fière et sentant la règle, 
Humait avidement ce chant vif et guerrier; 
Son oeil parfois s'ouvrait comme l'oeil d'un vieil aigle; 
Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier! 

IV 
Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes, 
À travers le chaos des vivantes cités, 
Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes, 
Dont autrefois les noms par tous étaient cités. 

Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire, 
Nul ne vous reconnaît! un ivrogne incivil 
Vous insulte en passant d'un amour dérisoire; 
Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil. 

Honteuses d'exister, ombres ratatinées, 
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs; 
Et nul ne vous salue, étranges destinées! 
Débris d'humanité pour l'éternité mûrs! 

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille, 
L'oeil inquiet, fixé sur vos pas incertains, 
Tout comme si j'étais votre père, ô merveille! 
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins: 

Je vois s'épanouir vos passions novices; 
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus; 
Mon coeur multiplié jouit de tous vos vices! 
Mon âme resplendit de toutes vos vertus! 

Ruines! ma famille! ô cerveaux congénères! 
Je vous fais chaque soir un solennel adieu! 
Où serez-vous demain, Eves octogénaires, 
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu? 

17 comments:

  1. le genre de boutique qui me scotche sur place et dont je dévore la vitrine avant d'entrer... souvent! j'adore

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  2. Beau clin d'oeil à la boutique chez Vagabonde , (dont je n'ai pas encore lu en détail les analyses) avec en prime cette petite dame âgée très émouvante...

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  3. Impossible, pour moi de ne pas penser à ce poème de Baudelaire:

    http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/charles_baudelaire/les_petites_vieilles.html

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  4. Poeme qui me fait penser egalement a Madame Michel dans "L'elegance du herisson" de Muriel Barbery dont j'ai vu justement la version cinematographique hier soir sur la 2 "Le herisson" realise par Mona Achache. Josiane Balasko y excelle.

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  5. Moi aussi j'aime ce genre de boutiques et de devantures. Je me rappelle d'une dans laquelle j'allais avec mon Pépé qui nous achetait du sucre Candi. Les devantures du passé avaient un charme que celles de maintenant n'ont plus.
    Les petites vieilles de Baudelaire sont plus vraies que natures.

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  6. hello
    superbe boutique très Britich
    et ce poème me touche beaucoup
    un beau cliché avec cette
    vieille petite dame
    bon dimanche
    tendresse
    edith

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  7. Je ne connaissais pas ce poème de Victor Hugo – il me plait beaucoup mais à notre époque nous n’avons plus beaucoup de petites vieilles puisque nous sommes tous jeunes, n’est-ce pas? On dit que 60 ans est la nouvelle quarantaine… jolie photo.

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  8. I love how the woman's accessories seem to match the bright spots in the store's windows.
    This is a warm and inviting looking place I would not be able to resist a visit too.

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  9. Une merveilleuse image, Thérèse !!!
    La devanture est belle et colorée mais elle resterait simplement jolie sans cette vieille dame toute recroquevillée avec son parapluie, son sac, son foulard mauve, son bonnet blanc et dont chaque pas est à la fois incertain et courageux !

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  10. Et Baudelaire qui complète ton image !!!

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  11. Et du mauve en prime, version adoucie de la violette, dans cette image!

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  12. très beau poème , les temps n'ont guère changé concernant le regard sur la vieillesse ...

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  13. Bonjour, Thérèse.

    Les bonnes œuvres de sentiment.
    Merci pour votre visite toujours.

    Meilleure semaine est à venir.
    Salutation.
    de Japon, ruma ❃


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  14. "le petit peuple parti" les bobos grouilleront, pas encore jusqu’à la Chapelle mais avec leur relation il purgeront Paris à coup de talbins.
    Bzzz...

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  15. Merci pour ce joli clic-clac. La vieillesse n'est pas qu'une horreur, elle peut être belle et émouvante. Non et non aux diktats du jeunisme. Merci pour cet oeil toujours sensible, un coeur qui voit, un oeil qui bat.

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